Le Projet Vanility Tome 1 – Chapitres 1 à 3

Le Projet Vanility - Tome 1

– 1 –

Le vrombissement assourdissant des réacteurs bourdonnait à l’intérieur de l’avion où les passagers se pressaient avec un certain agacement. Bon nombre d’entre eux râlaient en lançant des regards sombres vers le personnel de bord qui ne cessait de se répandre en excuses. Les menaces fusaient de toutes parts et les promesses d’appel au siège de la compagnie se multipliaient. Les stewards et hôtesses arpentaient l’appareil au pas de course en tentant d’apaiser les esprits déjà bien échauffés, leurs uniformes  impeccables scintillants sous les lumières tamisées des cabines.

Au milieu de cet énervement ambiant où chacun cherchait à commenter la situation d’une assertion désagréable, seule une jeune fille restait silencieuse. La tête nonchalamment appuyée contre son siège, elle observait d’un air las le défilé organisé des bagages en chemin vers les soutes. Le retard de cet avion lui était bien égal. Tôt ou tard, il finirait par l’emporter loin de ce pays vers un univers qui lui était totalement inconnu. La jeune fille détourna le regard de son hublot lorsque sa mère s’assit sur le siège voisin et feignit l’intérêt pour les consignes de sécurité dont une projection d’hôtesse fantomatique faisait la démonstration dans l’allée centrale.

« Le chef de cabine pense qu’ils pourront rattraper plus d’une heure de leur retard. »

— Tant mieux…

Une ride plissa le front de sa mère inquiète.

— Maxine, s’il te plaît… Ça fait une semaine que tu me fais la tête. Il serait temps d’accepter notre départ. Et puis, ce n’est pas si terrible ! Nous allons retrouver ta grand-mère et Iris. Ça ne te fait donc pas plaisir de revoir ta tante ?

Maxine haussa les épaules en signe d’indifférence et posa son casque sur ses oreilles en poussant à fond le volume de la musique. Elle n’avait aucune envie d’aborder une nouvelle fois ce sujet de conversation. Aucune discussion n’était possible entre sa mère et elle, de toute manière. Maxine estimait avoir suffisamment donné son opinion concernant leurs déménagements à répétition et n’avait ni le courage ni l’envie d’écouter pour la énième fois les raisons qui poussaient le docteur Émilie Warnott à la traîner aux quatre coins du monde.

En l’espace de douze ans, elles avaient sillonné l’ensemble du continent africain, allant de campements de fortune en contrées reculées. Maxine avait beaucoup de respect pour le travail de sa mère, elle savait qu’Émilie jouait un rôle important dans les dispensaires qu’elles visitaient. La réputation du docteur Warnott la précédait toujours et sa venue signifiait beaucoup pour les bénévoles qui s’escrimaient à faire vivoter de minuscules structures coupées du monde. Partout où Émilie et sa fille posaient leurs bagages, les dispensaires s’enrichissaient de matériaux de pointe et de nouvelles techniques opératoires. Le docteur Warnott était l’ange gardien des anges gardiens, et c’était d’autant plus difficile pour Maxine de lui en vouloir. Le travail d’Émilie était sa passion, sa vie. Elle s’y était tellement consacrée qu’au fil des ans elle avait même oublié la petite chose qui la suivait dans son ombre en aspirant silencieusement à une autre réalité.

Cette routine aurait certainement duré jusqu’à la fin des temps si la multinationale européenne dont dépendait le docteur Warnott n’avait pas décidé de rappeler son meilleur élément. Émilie avait aussitôt rangé sa tenue de baroudeuse africaine pour rejoindre la vie citadine, persuadée de satisfaire du même coup les désirs de son adolescente de fille. Mais pour Maxine, ce départ ne signifiait rien de plus qu’une nouvelle errance à travers un territoire plus terrifiant encore que sa brousse familière.

Elle avait si souvent supplié sa mère de l’inscrire dans une école et de la laisser fréquenter des enfants de son âge, en vain. La vie de missionnaire d’Émilie ne pouvait se concilier avec celle d’une famille bien rangée. Maxine avait grandi seule, instruite d’abord par des précepteurs, puis par des professeurs désincarnés, sans visage et sans voix, via des cours par correspondance. La solitude était tout ce qu’elle connaissait et ce départ pour l’Europe représentait une épreuve insurmontable. L’idée de vivre à Paris la terrorisait au moins autant que le reflet que ses habitants allaient lui renvoyer d’elle-même.

L’avion décolla et les passagers se tranquillisèrent devant leurs écrans. L’heure des premiers encas approcha et la colère qui avait précédé l’embarquement fut presque aussitôt oubliée. Une hôtesse arrêta son chariot dans l’allée centrale devant les sièges de Maxine et sa mère et s’adressa à elles avec un sourire radieux.

— Souhaitez-vous une boisson ou une collation pour votre voyage ?

Émilie se tourna vers Maxine et lui lança un regard encourageant. Cette dernière décolla vaguement son casque de ses oreilles et demanda d’une petite voix :

— Vous avez des somnifères ?

— Bien sûr ! Vous souhaitez faire un rêve particulier ? Nous avons une gamme de produits très variée.

— Peu importe, je veux juste dormir.

L’hôtesse tendit à Maxine un sachet et un gobelet rempli d’eau. Dès qu’elle fut partie, Émilie se tourna vers sa fille, les sourcils froncés.

— J’espérais que nous aurions profité du voyage pour nous réconcilier. Je suis prête à entendre ce que tu as à me dire, Max…

— Ça fait douze ans que je te répète la même chose… J’en ai assez maintenant.

Maxine avala son somnifère et, le temps d’un battement de paupières, fut emportée par le sommeil synthétique.

– 2 –

Face au miroir accroché dans l’entrée, Éliane Louvret regardait avec agacement la fine mèche de cheveux gris qui osait la défier. D’un geste précis, quasi chirurgical, elle la plaqua en arrière et la glissa comme les autres dans son chignon serré.

— Elena, ma laque ! aboya-t-elle.

Quelques secondes plus tard, la docile Elena fixait à grands coups de spray le chignon de sa maîtresse afin qu’aucune autre mèche rebelle ne puisse entacher son humeur déjà grincheuse. S’il y avait bien une chose qu’Éliane Louvret détestait, c’était qu’on lui résiste, et croyez-le ou non, mais aujourd’hui n’était absolument pas le jour pour ça.

— Ça suffit ! râla-t-elle en repoussant les mains d’Elena qui s’activaient autour de sa tête pour y disposer un chapeau élégant.

— Madame…, murmura la petite femme replète en reculant.

Éliane rajusta elle-même le chapeau en fronçant ses sourcils noirs et observa son reflet de ses yeux gris et froids. Du bout des doigts, elle effleura son collier de perles nacrées et lissa le col de son chemisier. Parfait. Elle pouvait y aller. Elle jeta un dernier regard à sa silhouette fine pendant qu’Elena l’aidait à enfiler sa veste, puis descendit les marches du perron et grimpa dans la voiture. Son chauffeur referma la portière et prit place derrière le volant.

— Le vol devrait arriver d’ici une demi-heure, Madame, annonça-t-il en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur intérieur.

— Par pitié, Charles, prenez la circulation aérienne et ne nous embourbez pas au sol en pleine heure de pointe comme la dernière fois !

— Comme vous voudrez, Madame.

Le dénommé Charles démarra la voiture qui vrombit légèrement et Éliane détourna le regard pour voir défiler les arbres touffus du quartier. Le véhicule prit de la hauteur et de la vitesse, et bientôt ce furent les visages souriants des gigantesques panneaux publicitaires sur les façades des immeubles qui se succédèrent sous ses yeux métalliques.

Éliane ne savait pas d’où lui venait cet agacement. A priori, cette journée aurait même dû lui procurer le sentiment inverse. Depuis le temps qu’elle pestait contre sa fille en l’adjurant de revenir en France, la satisfaction de sa victoire aurait dû la transporter de joie, mais il n’en était rien. Pire encore, elle éprouvait même de la colère. Bien sûr, Émilie et Maxine n’y étaient pour rien, le problème restait le même depuis des années. Dès qu’elle pensait à cet homme, Éliane ne pouvait s’empêcher de grincer des dents.

L’enfant n’y pouvait rien, et Dieu merci la nature avait bien fait les choses. Maxine était le portrait craché de sa mère, à l’exception de ses yeux. Ah ! Ces yeux… Quelle tare abjecte ! Si le parasite qui lui avait été imposé comme gendre avait pu choisir lui-même un moyen de la torturer depuis son royaume des morts, il n’aurait pas fait mieux que de léguer à cette enfant sa si répugnante caractéristique. Un frisson glaça la nuque d’Éliane. Bonté divine ! Pourquoi la vie avait-elle décidé de la punir ainsi ? Qu’avait-elle fait pour mériter un tel châtiment ?

La voiture passa devant une succession de panneaux publicitaires et les mâchoires d’Éliane se serrèrent lorsque son regard se posa sur ceux de la Prydington Corporation. Plusieurs clichés mettaient en scène des jeunes à peine sortis de l’adolescence dans une expression de bonheur béat. Tournés dans la même direction, ils fixaient l’horizon et allaient à la rencontre d’une lumière dorée qui scintillait dans leurs yeux. Évidemment, c’était à cause de ces gens-là qu’Éliane était si contrariée par cette soirée d’été. C’étaient eux, les responsables de son malheur.

La voiture s’inclina légèrement pour amorcer sa descente, tirant Éliane de ses pensées sombres, et l’obligea à se tenir à la poignée de la portière pour ne pas glisser.

— Nous gagnons le trafic au sol, Madame, lui indiqua Charles.

Après une dizaine de minutes passées dans les embouteillages du boulevard avec pour seule occupation la contemplation désolante des automobilistes râleurs, la voiture d’Éliane Louvret atteignit les abords de l’aéroport. L’immense toit se découpait dans le ciel crépusculaire en envoyant des signaux lumineux réguliers.

Charles gara la voiture sur l’un des nombreux parkings réservés aux visiteurs et coupa le contact. Le moteur de la voiture se tut, laissant place aux bavardages des voyageurs qui allaient et venaient de l’énorme bâtiment.

— Allez les accueillir, Charles. J’attendrai ici, dit Éliane d’un ton sec.

— En êtes-vous sûre ?

Éliane acquiesça d’un hochement de tête.

— Très bien, Madame.

Charles descendit de la voiture et partit se mêler à la foule qui se dirigeait vers l’entrée principale.

Tout en regardant s’éloigner la casquette de son chauffeur, Éliane verrouilla sa portière. Par ces temps obscurs, il valait mieux être prudent, et ça, tout le monde ne le savait que trop bien.

 

– 3 –

Le nœud de fortune qu’elle avait fait à la bretelle de son sac à dos malmené par les bagagistes se défit pour la troisième fois en arrachant à Maxine un soupir exaspéré. Tout comme sa mère, elle s’impatientait dans la file d’attente qui donnait accès à la salle de contrôle des arrivées.

La foule avança d’un pas et leur permit de quitter enfin le long couloir dans lequel elles attendaient depuis vingt minutes. Maxine aperçut une interminable rangée de portiques qui scannaient les rétines des voyageurs entassés dans différentes files avec leurs bagages et ne put retenir une exclamation de stupeur devant les proportions surréalistes de la salle.

— C’est dingue cet endroit ! s’exclama-t-elle en suivant sa mère dans leur propre file d’attente.

Émilie esquissa un sourire moqueur et poussa de quelques centimètres le chariot contenant leurs valises.

— Tu pourras t’acheter un nouveau sac pour la rentrée des classes, lui dit-elle en jetant un coup d’œil à la bretelle nouée qui pendait misérablement de l’épaule de sa fille.

— Je n’ai pas besoin de sac pour envoyer des devoirs par mail.

Émilie se renfrogna, mais Maxine ne le remarqua pas, trop absorbée par l’observation de ce bâtiment dont elle peinait à discerner les limites. Jamais encore Maxine n’avait vu un hall d’une telle envergure. Tout lui semblait démesurément grand. Des escalators chargés de voyageurs allaient et venaient de toutes parts, reliant entre eux les nombreux étages. La foule qui circulait dans cet endroit était absolument incroyable. Cet aéroport ressemblait à une ville. Les bruits se répercutaient en écho sur les parois de l’énorme hall ovoïdal autour duquel les étages s’ouvraient à la manière de balcons de théâtre. Les voix suaves qui s’échappaient des écrans publicitaires se superposaient aux cliquetis des bagages, aux martèlements des talons sur le sol et aux ronronnements des chariots dans un brouhaha extraordinaire.

— On avance, fit remarquer Émilie en tirant Maxine de sa contemplation.

Elle la suivit jusqu’à la ligne de courtoisie dessinée au sol et posa les yeux sur l’un des gardes qui faisaient les cent pas dans le no man’s land séparant les passagers des portiques. Lorsqu’il croisa le regard de Maxine, l’homme fronça les sourcils et s’avança vers elle d’un pas rapide.

— Mesdames, dit-il d’une voix forte en témoignage flagrant d’un excès de zèle, les Porteurs doivent emprunter la zone de contrôle des Capacités !

Les voyageurs présents dans les files voisines leur lancèrent des regards surpris, certains simplement curieux de voir un dysfonctionnement ralentir le mécanisme bien huilé, et d’autres apparemment inquiets par la présence de cette jeune fille que le garde pointait du doigt.

— Ma fille est mineure, expliqua Émilie d’un ton aimable. Elle n’a pas encore de carte de circulation.

Le garde secoua la tête en signe de dénégation.

— Il n’y a pas d’exception. Les Porteurs passent par la zone de contrôle des Capacités. C’est comme ça !

Le visage d’Émilie se ferma et Maxine sentit une pointe d’angoisse lui serrer l’estomac. Les regards que lui lançaient les curieux devinrent plus pesants. Les doigts de sa mère se refermèrent sur sa main et Maxine se rapprocha d’elle instinctivement. 

Les explications qu’Émilie s’efforçait de fournir au garde ne parvinrent à Maxine que faiblement. Un bourdonnement résonnait à présent dans ses oreilles. Certaines personnes alentour semblaient inquiètes, et d’autres, plus hautaines, paraissaient même écœurées par le spectacle auquel elles assistaient. Maxine croisa alors le regard d’une jeune femme et crut recevoir un coup de poing dans le ventre quand elle la vit fermer les yeux et psalmodier une prière silencieuse en se signant.

— On y va.

Maxine se laissa traîner par sa mère vers les portiques, ses jambes flageolantes la supportant à peine, et fut éblouie par le flash du scanner qui la reconnut comme étant bien « Maxine Juliette Warnott », puis perdit de vue le regard terrifié de la jeune femme en s’engouffrant dans un nouveau couloir.
Émilie avançait d’un pas rapide tout en scrutant les gens par-dessus son chariot. Maxine devait presque courir pour rester à sa hauteur.

— Maman, que s’est-il passé exactement ?

— Rien.

— Tous ces gens me regardaient comme si j’étais un monstre !

Émilie fit signe à Maxine de se taire.

— Essayons de ne pas nous faire remarquer, ajouta-t-elle avec empressement. Mets donc tes lunettes de soleil jusqu’à ce que nous ayons rejoint ta grand-mère.

— Mes… quoi ? Il fait presque nuit !

— Max, pour l’amour du Ciel ! Fais ce que je te demande !

Après quelques secondes de stupeur imbécile, Maxine obéit et mit ses lunettes.

Émilie et sa fille gagnèrent rapidement le niveau supérieur en empruntant l’un des nombreux escalators. Appuyée contre la rampe mobile, Maxine observait sans mot dire les devantures des boutiques et leurs hologrammes qui flottaient au-dessus des têtes des passants.

— Tu sais Max, la vie d’ici n’a rien à voir avec celle que nous avons connue jusque-là.

Maxine se retint de faire le moindre commentaire sur l’évident fossé qui séparait leurs campements de fortune de cet aéroport grouillant et reporta son regard sur les voyageurs aux tenues bariolées qui circulaient autour d’elles.

L’escalator déboucha sur un nouvel étage illuminé par un immense panneau de la Prydington Corporation. La jeune femme au regard flamboyant mise en scène dans la publicité se tourna vers l’escalator et plongea ses yeux dorés dans ceux des nouveaux arrivants. Maxine sentit son ventre se nouer.

— C’est les Porteurs le problème… Les gens ne nous aiment pas, n’est-ce pas ?

Émilie observa sa fille d’un air étrange.

— Non, c’est juste que… Les choses sont plus compliquées que ça.

Maxine approuva d’un faible hochement de tête et toutes deux finirent par atteindre la sortie en se frayant un chemin à travers la foule compacte.

— Madame Émilie Warnott ! Mademoiselle Maxine !

Maxine sursauta en entendant son prénom et remarqua un petit homme aux cheveux gris pris dans la foule massée derrière le cordon de sécurité qui leur faisait de grands signes. Il portait un costume élégant et tenait une casquette d’uniforme sous le bras.

— Charles ! s’exclama Émilie.

Elle se précipita vers lui et l’embrassa par-dessus le cordon.

— Ça me fait tellement plaisir de vous revoir ! Et vous aussi Maxine ! dit le dénommé Charles en la serrant à son tour.

Maxine se laissa poliment écraser les côtes par cet inconnu en lançant un regard intrigué vers sa mère.

— Il me semble que c’était hier que vous partiez en Afrique avec la petite et vous voilà revenue avec une jeune femme ! Le temps a filé si vite !

— J’ai beaucoup pensé à Trudy et vous, assura Émilie. Comment va-t-elle ?

Le visage de Charles perdit un peu de ses couleurs et le petit homme rajusta sa cravate d’un geste fébrile.

— Hélas… Trudy… Elle nous a quittés il y a de cela deux ans…

Le sourire d’Émilie s’effaça instantanément.

— Maman ne me l’a pas fait savoir. Charles… Je suis désolée…

Le petit homme afficha une grimace navrée.

— Elle n’a sûrement pas voulu vous causer de peine… Vous étiez si loin… mais vous voilà revenues à présent et c’est ce qui compte, aujourd’hui !

Charles jeta un œil à sa montre et haussa les sourcils d’un air surpris.

— Nous devrions nous hâter. Votre mère nous attend dans la voiture depuis bien longtemps et vous savez comme moi combien elle exècre les lieux publics…

Émilie esquissa un sourire triste et poussa Maxine vers la fin du cordon pour rejoindre le petit homme. Charles s’empara aussitôt du chariot et fila tout droit vers la sortie. Maxine jeta un dernier coup d’œil par-dessus son épaule vers la foule grouillante et s’engouffra à travers les portes automatiques. Charles les entraîna jusqu’à une grosse berline noire garée sur le plus proche des parkings réservés aux visiteurs et chargea rapidement les bagages dans le coffre.

— Vous pouvez vous installer, dit-il à Maxine qui observait la voiture sans bouger.

— Vas-y Max, insista Émilie en ouvrant la portière.

Le regard froid de la vieille femme assise sur la banquette arrière glaça le sang de Maxine dès qu’elle mit un pied à l’intérieur du véhicule. Elle portait un tailleur noir impeccable, arborait un collier de perles nacrées ainsi qu’un chapeau posé sur ses cheveux gris noués en un chignon impeccable. Aucun doute n’était possible, il s’agissait bien de sa grand-mère Éliane.

— Seigneur ! Comme tu ressembles à ton père à présent ! s’offusqua-t-elle en ouvrant de grands yeux.

Maxine s’assit sur la banquette face à elle et bredouilla un faible :

— Bonjour grand-mère.

— Bonsoir, Maxine. En France, nous disons « bonsoir » lorsque la nuit est sur le point de tomber. Il y a quelques règles de bienséance à connaître pour pouvoir évoluer dans une société civilisée. Et retire donc ces lunettes, c’est d’une grande impolitesse !

Maxine rangea ses lunettes dans son sac à dos sans mot dire et pria intérieurement pour que le trajet qui les attendait ne soit pas long. Éliane la scruta en silence de son regard électrique jusqu’à ce qu’Émilie les rejoigne.

Bien qu’elles ne se soient que très peu fréquentées au cours des douze dernières années, Maxine s’était fait une idée bien précise du genre de personne qu’était sa grand-mère. Elle l’avait toujours comparée à un dangereux rapace prêt à fondre sur ses proies au moindre signe de faiblesse. Il fallait avouer que le physique de sa grand-mère s’y prêtait bien. Éliane Louvret arborait un nez aquilin d’une taille fort respectable qu’il était difficile de manquer au milieu de son visage sec et ridé. Sa bouche pincée formait souvent une moue réprobatrice et la façon qu’elle avait de se tenir, toujours bien droite, presque rigide, donnait l’impression qu’elle avait été taillée dans un bloc de pierre.

Cette froideur apparente n’aurait probablement pas rebuté Maxine si sa grand-mère s’était comportée comme la plupart des grands-mères du monde. Hélas, Éliane Louvret n’était pas du genre à préparer de bons petits plats et à tricoter des pull-overs. C’était une femme au caractère revêche et à l’humeur grincheuse qui prenait un singulier plaisir à pointer les défauts de tout le monde et à prodiguer des conseils qu’il fallait absolument prendre en compte sous peine d’être foudroyé sur place par son regard de gorgone.

Sans nul doute, la grand-mère Éliane avait une haute estime de sa personne et faire partie de sa famille n’allait pas de soi : il fallait le mériter.

— Avez-vous fait bon voyage ? demanda-t-elle en se tournant vers Émilie.

Maxine doutait franchement de l’intérêt qu’elle portait à leur voyage, mais Émilie se prêta tout de même à son jeu des fausses politesses.

— Très bon ! Le pilote a fait de son mieux pour rattraper le retard et le service était impeccable.

La grand-mère Éliane fit claquer sa langue avec mépris.

— Cela m’aurait coûté d’apprendre qu’il en avait été autrement ! J’ai dû annuler ma partie de bridge d’aujourd’hui pour rien, soit dit en passant. Ce retard est intolérable pour une compagnie d’une telle envergure !

Les yeux métalliques d’Éliane se posèrent à nouveau sur Maxine qui détourna le regard pour éviter une autre salve de critiques.

Elle se rapprocha de la vitre en prétextant un intérêt soudain pour les lumières de la ville qui l’éblouissaient et étouffa une exclamation en découvrant le trafic aérien dans lequel circulait leur voiture. De gros véhicules volaient à côté d’eux et frôlaient presque leurs rétroviseurs en les dépassant. De temps à autre, Maxine sentait son corps glisser sur la banquette quand la voiture s’inclinait pour négocier un virage et pouvait alors distinguer le niveau inférieur de circulation qui se trouvait à près de vingt mètres au-dessous d’elle. C’était encore mieux que les manèges à sensations, ou du moins de l’idée que Maxine s’en faisait. À chaque virage, son estomac se serrait et lui arrachait un sourire. Elle jeta subrepticement un coup d’œil vers sa mère et sa grand-mère et fut déçue de constater que la circulation aérienne ne leur faisait aucun effet.

Une sirène assourdissante retentit brusquement et une voiture de police au gyrophare bariolé surgit de nulle part, descendant en flèche au niveau inférieur et obligeant plusieurs engins à se déporter dangereusement vers un immeuble. Charles bifurqua dans une grande avenue et Maxine écarquilla les yeux en découvrant une enfilade d’immeubles plus lumineux les uns que les autres. Une tour, sur laquelle on pouvait lire le nom de « Prydington » en lettres scintillantes, surmontait l’ensemble des buildings de ce quartier d’affaires. La voiture poursuivit sa route et survola de nombreux panneaux publicitaires.

Les devantures interactives des magasins s’agitaient de toutes parts dans l’espoir d’attirer les noctambules qui déambulaient dans les rues en s’adressant directement à eux lorsqu’ils étaient suffisamment proches des capteurs. Maxine admira les bâtiments historiques chargés d’illuminations et s’étonna de voir les bus aériens stationner comme des abeilles au-dessus d’une fleur pour desservir des arrêts au sommet des immeubles. Des écrans géants multipliaient le visage d’un homme rondouillard au teint orangé sur les façades vitrées alors qu’il présentait le journal télévisé. Des bannières défilaient dans toutes les directions, si bien que Maxine ne savait plus où donner de la tête.

Cette ville n’avait rien à voir avec les villages africains que Maxine avait pu visiter. Tout était gigantesque, scintillant, clignotant, en perpétuel mouvement. Comme ce devait être stimulant de vivre dans un tel endroit ! Maxine s’imaginait déjà emprunter la ligne de bus aérien pour se rendre au lycée ou déambuler dans les rues avec un groupe d’amis tirés de son imagination, mais son enthousiasme s’évanouit lorsqu’elle se souvint qu’il ne fallait s’attacher à rien de ce qu’elle voyait. Comme pour les précédents lieux qui l’avaient accueillie, celui-ci ne serait qu’un point de passage provisoire, une zone de transit dans laquelle elle ne resterait qu’une étrangère.

Maxine se renfonça dans la banquette et observa en silence le défilé des véhicules voisins suspendus dans les airs. Elle écouta les échanges insipides entre sa mère et sa grand-mère, le regard perdu dans le vague pendant que les visages amicaux surgis de son imaginaire y retournaient tristement.

La voiture finit par quitter le centre-ville pour pénétrer dans un quartier résidentiel. Elle stationna devant un grand bâtiment à l’architecture coloniale semblable aux autres bâtisses de la rue et Maxine ne s’étonna pas le moins de monde d’apprendre que sa grand-mère vivait dans ce repaire de la bourgeoisie parisienne. Le porche était encadré par plusieurs colonnes surmontées de chapiteaux sculptés et un escalier en pierre donnait accès à une grande porte en bois percée de vitraux au décor floral.

— Cet hôtel particulier appartient à la famille Louvret depuis des siècles, expliqua Éliane en remarquant l’intérêt de Maxine. Nos ancêtres ont fait restaurer les armoiries de la famille sur le chapiteau en deux mille soixante et un… Cela fait près de cent soixante ans. Entrons, il est déjà tard !

***

— Vous désirez quelque chose d’autre, Mademoiselle Maxine ?

Maxine laissa tomber mollement son sac à dos sur le lit et effleura du bout des doigts l’encadrement de la cheminée.

— Non. C’est juste… parfait.

Elena déposa dans la salle de bain attenante des serviettes de toilette et commença à suspendre les vêtements de Maxine dans la penderie.

— Oh, ce n’est pas la peine de défaire ma valise ! Nous ne resterons ici que quelques jours, lui assura Maxine en arrachant son regard à la contemplation du décor de cette chambre bien trop luxueuse.

Elena continua d’accrocher les vêtements sur les cintres avec un sourire bienveillant.

— Ça ne coûte rien de les suspendre. Ils auront le temps de se défroisser un peu avant votre départ.

— Alors, laissez… Je vais le faire, insista Maxine.

Elena acquiesça d’un signe de tête poli et laissa Maxine seule au milieu des boiseries lustrées et des rideaux en tissus fins.

Une fois la porte fermée sur le visage rondouillard de la femme de chambre, Maxine se laissa tomber les bras en croix sur le matelas, les yeux rivés sur les draperies du lit à baldaquin. Des senteurs fruitées qui n’avaient absolument rien à voir avec l’odeur d’herbe sèche que gardait son linge lorsqu’elle l’étendait dans le camp vinrent lui chatouiller le nez. Maxine fit doucement glisser ses doigts sur le drap satiné, comme pour effleurer la surface lisse d’une eau calme, et laissa échapper un soupir d’aise.

Après quelques minutes de silence à peine entachées par le ronronnement de la ventilation, Maxine se décida à défaire sa valise. Elle entreprit de ranger son linge dans l’armoire et renifla avec tristesse l’odeur de savane imprégnée dans ses bagages. Elle extirpa son pyjama d’entre les vêtements entassés et le lança vers la table de chevet sur laquelle il tomba mollement. Une lueur bleutée éclaira alors la chambre et un écran holographique se déplia au-dessus de la cheminée. Le son du programme en cours résonna avec force dans la pièce. Maxine se précipita vers le chevet à la recherche d’un écran de contrôle pour le couper pendant que le présentateur du journal télévisé continuait de hurler les dernières nouvelles.

—… aussi brève que violente. Par chance, les forces de l’ordre ont rapidement appréhendé le jeune homme qui s’est avéré être un membre du Mouvement des Originels. L’attentat meurtrier de cet après-midi a fait quinze victimes, dont sept Porteurs. Il semblerait que le groupe terroriste ait obtenu des informations détenues uniquement par le Ministère de Gestion des Capacités, laissant ainsi craindre une violation du système de protection du Répertoire d’État de Recensement des Capacités qui serait susceptible de mettre en danger de nombreux Porteurs de l’Union.

« Des nouvelles au sujet du grand débat qui attise la curiosité du monde entier, à présent. L’information est officielle. Nous connaissons le visage de celui qui prendra la suite de Léto Prydington à la tête de la Prydington Corporation ! Il s’agira bel et bien de son petit-fils, Jonathan Prydington, tout juste âgé de dix-sept ans. Jeffrey Prydington, son père et actuel directeur du pôle de recherches américain, qui avait laissé planer le doute dans le dernier article du New York Times quant au possible renoncement à son droit de succession, vient de confirmer cette décision et cède ainsi à son fils la place de futur dirigeant de la multinationale d’un capital de plusieurs milliards d’euros. Bien entendu, la reprise de la direction par le jeune homme ne sera effective que dans plusieurs années, mais son intégration au sein du Conseil d’Administration devrait toutefois avoir lieu dans les semaines à venir. Une chose est sûre, l’arrivée de Jonathan Prydington donnera un peu de vigueur à l’image vieillissante de l’entreprise.

« Écoutons à présent le discours prononcé par le jeune homme ce matin suite à l’annonce de son…

L’image se volatilisa lorsque Maxine trouva l’écran de commande derrière la lampe de chevet, laissant à nouveau place au silence et à l’obscurité.