Le Projet Vanility – L’Ombre du passé

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Le vrombissement assourdissant des réacteurs bourdonne à l’intérieur de l’avion où les passagers se pressent avec un certain agacement. Bon nombre d’entre eux râlent en lançant des regards sombres vers le personnel de bord qui ne cesse de se répandre en excuses. Les menaces fusent de toutes parts et les promesses d’appel au siège de la compagnie se multiplient. Les stewards et hôtesses arpentent l’appareil au pas de course en tentant d’apaiser les esprits déjà bien échauffés, leurs uniformes impeccables scintillants sous les lumières tamisées des cabines.

Au milieu de cet énervement ambiant où chacun cherche à commenter la situation d’une assertion désagréable, seule une jeune fille reste silencieuse. La tête nonchalamment appuyée contre son siège, elle observe d’un air las le défilé organisé des bagages en chemin vers les soutes. Le retard de cet avion lui est bien égal. Tôt ou tard, il finira par l’emporter loin de ce pays vers un univers qui lui est totalement inconnu.

La jeune fille détourne le regard de son hublot lorsque sa mère s’assied sur le siège voisin et feint l’intérêt pour les consignes de sécurité dont une projection d’hôtesse fantomatique fait la démonstration dans l’allée centrale.

« Le chef de cabine pense qu’ils pourront rattraper plus d’une heure de leur retard. »

— Tant mieux…

Une ride plisse le front de sa mère inquiète.

— Maxine, s’il te plaît… Ça fait une semaine que tu me fais la tête. Il serait temps d’accepter notre départ. Et puis, ce n’est pas si terrible ! Nous allons retrouver ta grand-mère et Iris. Ça ne te fait donc pas plaisir de revoir ta tante ?

Maxine hausse les épaules en signe d’indifférence et pose son casque sur ses oreilles en poussant à fond le volume de la musique.

Elle n’a aucune envie d’aborder une nouvelle fois ce sujet de conversation. Aucune discussion n’a jamais été possible entre sa mère et elle, de toute manière. La jeune fille estime avoir suffisamment donné son opinion concernant leurs déménagements à répétition et n’a ni le courage ni l’envie d’écouter pour la énième fois les raisons qui poussent le docteur Émilie Warnott à la traîner aux quatre coins du monde. En lui lançant un petit regard en coin, Maxine remarque la blondeur bouclée de sa mère s’agiter faiblement autour de son visage anguleux, emportée par l’aération de l’appareil, ses grands yeux bleus en amande luisants presque dans la pénombre de la cabine. Maxine s’étonne un instant d’y percevoir une étincelle d’amusement, puis se ravise. Non, ce voyage n’a rien d’une fantaisie. Lorsqu’il s’agit de son travail, Émilie est toujours très sérieuse.

En l’espace de douze ans, Maxine et sa mère ont sillonné l’ensemble du continent africain, allant de campements de fortune en contrées reculées. La jeune fille a toujours eu beaucoup de respect pour le travail de sa mère. Elle sait qu’Émilie joue un rôle important dans les dispensaires qu’elles visitent. La réputation du docteur Warnott la précède toujours et sa venue signifie beaucoup pour les bénévoles qui s’escriment à faire vivoter de minuscules structures coupées du monde. Partout où Émilie et sa fille posent leurs bagages, les dispensaires s’enrichissent de matériaux de pointe et de nouvelles techniques opératoires. Le docteur Warnott a toujours été l’ange gardien des anges gardiens, et c’est d’autant plus difficile pour Maxine de lui en vouloir. Son travail est sa passion, sa vie. Émilie s’y est tellement consacrée, qu’au fil des ans, elle a même oublié la petite chose qui la suivait dans son ombre en aspirant silencieusement à une autre réalité.

Cette routine aurait certainement duré jusqu’à la fin des temps si la multinationale européenne dont dépend le docteur Warnott n’avait pas décidé de rappeler son meilleur élément. Émilie a aussitôt rangé sa tenue de baroudeuse africaine pour rejoindre la vie citadine, persuadée de satisfaire du même coup les désirs de son adolescente de fille. Mais pour Maxine, ce départ ne signifie rien de plus qu’une nouvelle errance à travers un territoire plus terrifiant encore que sa brousse familière.

Elle a si souvent supplié sa mère de l’inscrire dans une école et de la laisser fréquenter des enfants de son âge, en vain. La vie de missionnaire d’Émilie n’a jamais pu se concilier avec celle d’une famille bien rangée. Maxine a grandi seule, instruite d’abord par des précepteurs, puis par des professeurs désincarnés, sans visage et sans voix, via des cours par correspondance. La solitude est la seule chose qu’elle connaisse et ce départ pour l’Europe représente une épreuve insurmontable. L’idée de vivre à Paris la terrorise au moins autant que le reflet que ses habitants vont lui renvoyer d’elle-même.

L’avion décolle et les passagers finissent par se tranquilliser devant leurs écrans. Quand vient l’heure des premiers encas, la colère qui a précédé l’embarquement est déjà oubliée. Une hôtesse arrête son chariot dans l’allée centrale devant les sièges de Maxine et sa mère et s’adresse à elles avec un sourire radieux.

— Souhaitez-vous une boisson ou une collation pour votre voyage ?

Émilie se tourne vers Maxine et lui lance un regard encourageant. Cette dernière décolle vaguement son casque de ses oreilles et demande d’une petite voix :

— Vous avez des somnifères ?

— Bien sûr ! Vous souhaitez faire un rêve particulier ? Nous avons une gamme de produits très variée.

— Peu importe, je veux juste dormir.

L’hôtesse tend à Maxine un sachet et un gobelet rempli d’eau. Dès qu’elle leur tourne le dos, Émilie se penche vers sa fille, les sourcils froncés.

— J’espérais que nous aurions profité du voyage pour nous réconcilier. Je suis prête à entendre ce que tu as à me dire, Max…

— Ça fait douze ans que je te répète la même chose… J’en ai assez maintenant.

Maxine avale son somnifère et, le temps d’un battement de paupières, sombre dans le sommeil synthétique.