Le Projet Vanility Tome 2 – Chapitre 1

1

La bouteille d’eau posée sur le rebord de la table en bois s’envola doucement et se mit à flotter dans les airs autour de sa propriétaire.

« Arrête ça, tu veux ? »

— Il faut bien que je m’entraîne !

— Pas avant l’arrivée d’Yvan !

Maxine poussa un profond soupir d’exaspération et la bouteille retomba dans un bruit sourd à côté d’Elysha qui ne prit même pas la peine de lever le nez de son roman.

— Il est en retard, non ? lança Joachim en se hissant sur la pointe des pieds pour regarder par la fenêtre.

Maxine jeta un coup d’œil à sa montre et poussa un nouveau soupir.

— Peut-être qu’il a enfin décidé de partir en vacances et de me ficher la paix pour de bon, maugréa-t-elle.

— C’est sûr qu’il y a plus agréable que de passer l’été à t’entraîner avec lui ! approuva Joachim.

Maxine lui sourit et reporta son regard vers la bouteille d’Elysha.

— Recommence ça et ce sont les Misérables que tu vas voir voler directement dans ta tête.

Joachim et Maxine étouffèrent un éclat de rire et recommencèrent à faire les cent pas dans le hangar.

La chaleur écrasante du mois d’août qui s’abattait sur la tôle au-dessus d’eux rendait l’air absolument irrespirable. Maxine détestait cette chaleur sèche qu’elle subissait pourtant à chaque fois qu’elle mettait le nez dehors pour se rendre dans cet endroit réquisitionné par Yvan Sirvain.

En de nombreux points, la vie de Maxine avait pris une tournure toute singulière. L’année scolaire s’était achevée de manière particulièrement étrange et Maxine se demandait encore comment elle avait réussi à donner le change face aux hautes instances de l’Institut en leur faisant croire qu’elle était capable de reprendre le cours de sa vie malgré le « deuxième » décès de son père. Elle excellait à présent dans l’art de la dissimulation. En apparence, elle agissait comme une élève équilibrée et totalement consacrée à ses études qui faisait de son mieux pour faire face à sa nouvelle vie, mais dès que les regards se détournaient, c’était un raz-de-marée de colère et de désespoir qui l’envahissait et se fracassait dans sa poitrine.

La découverte du Vanility, son enlèvement par Hugo, l’existence de ce groupe de chercheurs dissidents, leur tentative d’extraction du Vanility, la mort de Thomas ou encore la dépression d’Émilie avaient totalement chamboulé l’univers de Maxine et donné naissance à un nouvel ordre de priorités. Les futilités de lycéens dont Gabriella était friande lui passaient à des kilomètres au-dessus de la tête, tout comme la gravité que les professeurs donnaient aux examens de fin d’année. Tout semblait amoindri, voire éclipsé par la funeste réalité du Vanility. Même s’il l’avait aidée à survivre, sa puissance et son instabilité effrayaient Maxine. Elle ressentait constamment sa présence et n’avait aucune idée de comment l’apprivoiser. Paradoxalement, le Vanility la faisait se sentir tout aussi forte que fragile. Ce groupe anonyme qui avait voulu le lui extraire n’avait certainement pas dit son dernier mot et tout comme le pensait le professeur Sirvain, Maxine savait qu’une ombre planait au-dessus de sa tête.

Maxine se sentait tellement différente des adolescents qui arpentaient les rues de la ville. Elle avait beau essayer de se rassurer en se disant qu’elle n’était pas l’unique Porteur de ce monde à être en danger, la triste réalité lui revenait toujours en plein visage : le Vanility n’existait nulle part ailleurs que dans son corps. La peur de voir ressurgir ces hommes malintentionnés l’obsédait tellement qu’elle se réveillait la nuit le ventre noué et la gorge sèche. Mais, malheureusement, le secret du Vanility n’était pas la seule épreuve qu’elle devait affronter au quotidien.

Depuis la nuit où Émilie avait découvert le corps sans vie de son mari – officiellement décédé depuis douze ans – et assassiné par son futur nouvel époux, Maxine avait dû faire ses bagages et partir vivre chez sa grand-mère. Émilie avait sombré dans une sorte de dépression léthargique et vivait désormais dans une maison de convalescence où elle passait le plus clair de son temps à faire de la poterie et écouter le bruissement des feuilles dans les arbres. Maxine supportait cette situation en grande partie grâce au soutien de Joachim, Elysha, Flora et Denis qui continuaient à lui rendre visite régulièrement, et ce, en dépit de l’hostilité visible d’Éliane qui réprouvait l’intrusion de cet univers de Porteurs sous son toit.

La vie dans la maison Louvret était bien différente de celle que Maxine avait pu connaître jusque-là. Éliane était une femme bardée de principes sur l’éducation dont les maîtres mots étaient « rigueur » et « abnégation ». Maxine avait vite compris qui des deux devait fournir les efforts et faisait donc profil bas, pour le bien commun. Bien sûr, tout n’était pas une corvée. Elle s’était même rapidement habituée aux horaires fixes des repas et à la cuisine du chef personnel de sa grand-mère. La plupart du temps, son lit était fait quand elle remontait dans sa chambre après le petit-déjeuner et elle y trouvait régulièrement ses vêtements pliés – quand ils n’étaient pas directement rangés dans son armoire –, et parfumés à la lessive qu’Elena utilisait. Mais tout ce confort était une bien maigre consolation à côté de la solitude pesante qu’elle ressentait dans cette immense maison.

La grand-mère Éliane avait pour habitude de recevoir deux fois par semaine ses partenaires de bridge. Elle avait absolument tenu à leur présenter sa petite-fille Porteur, l’agitant ainsi sous leur nez comme s’il s’agissait d’une pièce rare tout droit sortie de son cabinet de curiosités. Maxine n’avait accepté de subir ces moments de souffrance qu’en échange d’un après-midi par semaine passé avec Iris. L’accord avait été difficile à accepter, mais la grand-mère Éliane avait fini par céder et jouissait donc du petit privilège de posséder un authentique Porteur – inoffensif, bien entendu.

Chacune jouait le rôle qu’attendait l’autre dans le cadre de leurs accords protocolaires, ni plus ni moins. Dès que l’occasion se présentait, Maxine fuyait dans sa chambre, prétextant une lecture prenante ou une fatigue soudaine. Elle soupçonnait sa grand-mère de jouer le même jeu en passant le plus clair de son temps en visite chez ses amies diverses, allant ainsi à l’encontre de sa nature casanière. Après tout, que pouvaient-elles y faire ? Elles n’avaient rien à se dire. Pourquoi s’infligeraient-elles leur présence respective sous prétexte d’un quelconque lien familial ?

Maxine estimait la supporter suffisamment longtemps quand, chaque samedi, elles partaient ensemble rendre visite à sa mère. Les retours vers la maison Louvret étaient toujours empreints d’un silence épais et lourd de reproches. Au cours d’un trajet, Maxine avait eu l’audace de demander à Charles d’allumer la radio pour fuir cette habituelle ère de glaciation, et depuis, c’était lui qui allumait systématiquement le poste, probablement pour échapper aussi à cette tension qui maintenait tout le monde en état d’alerte.

La vie avait changé, c’était un fait. Et parmi ces changements radicaux, la maîtrise du Vanility occupait la place principale. Le professeur Sirvain semblait avoir pris très au sérieux sa promesse faite à Thomas et avait mis un point d’honneur à organiser des entraînements pour Maxine avec une rigueur absolue. Aussi, elle avait fait la connaissance de la mère de son professeur, une petite femme tout à fait charmante qui vivait dans l’un des derniers villages de campagne en lointaine périphérie de la ville. Celle-ci leur avait cédé un vieux hangar dans le fond de son terrain et n’avait jamais cherché à savoir ce qu’il s’y passait, chose qui impressionnait grandement Joachim d’ordinaire si prompt à mettre son nez partout.

Pour se rendre à ces entraînements, Maxine avait dû mettre au point un stratagème impliquant des sorties prétendument studieuses à la bibliothèque pour lesquelles Elysha se faisait un plaisir de servir de complice. Cette dernière prenait son rôle très au sérieux et confiait à Maxine une quantité impressionnante de livres qu’elle avait elle-même déjà lus et dont elle lui faisait un résumé détaillé. Maxine s’échappait donc régulièrement de la ville en prenant plusieurs lignes de métro et d’aérocar pour atteindre la ferme des Sirvain où, généralement, elle était accueillie par une vieille dame en manque de compagnie qui ne tarissait pas d’éloges sur son fils adoré.

— Je crois qu’il arrive ! Je vois un véhicule entrer dans la cour ! s’exclama Joachim en jetant un nouveau coup d’œil par la fenêtre grillagée.

— C’est pas trop tôt ! marmonna Maxine.

Elysha referma son livre d’un coup sec et se leva de sa chaise. Maxine entendit alors le bruit caractéristique de la dépressurisation de portières suivi par celui de pas sur le gravier.

— On dirait qu’il y a quelqu’un avec lui ? chuchota Elysha en fronçant les sourcils.

Joachim se précipita vers la porte du hangar qu’il ouvrit dans un terrible grincement métallique.

— Alors ça pour une surprise ! s’écria-t-il en disparaissant dans la clarté.

— Salut ! répliqua une voix terriblement familière.

Maxine sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Cela faisait si longtemps qu’elle ne l’avait plus vu. Depuis le début des vacances en réalité. Il était parti rejoindre son père à New York et n’avait pas donné signe de vie depuis la mi-juillet.

— Lee ! s’enthousiasma Elysha lorsqu’il pénétra dans le hangar en compagnie du professeur Sirvain.

— Comment vas-tu ? lui demanda-t-il avec un sourire radieux.

Lee arborait un superbe bronzage qui témoignait de la haute qualité de ses vacances. Il embrassa Elysha sur chaque joue avant de se tourner vers Maxine. Il n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit. Maxine fondit dans ses bras et le serra aussi fort qu’elle le put, le nez planté dans son torse. Son parfum, son contact, comme il lui avait manqué !

— Bonjour, dit-il en souriant.

Maxine releva la tête et plongea son regard dans ses yeux noirs et profonds.

— Tout ce temps sans donner de nouvelles… Tu n’as pas honte ?

Lee esquissa une moue contrite, mais le professeur Sirvain ne lui laissa pas le temps de donner la moindre explication.

— Bien ! Mettons-nous au travail, dit-il en grimaçant, la main crispée sur sa canne.

Il s’assit sur une chaise près de celle qu’occupait Elysha et ajouta dans un sourire :

— C’est une très bonne chose que tu sois revenu, Lee. Cela rassurera tout le monde d’avoir un Bloqueur pour maîtriser cette tête brûlée ! On reprend comme la dernière fois : lévitation, dématérialisation, modification.

Maxine feignit l’exaspération et se détourna de Lee pour prendre place au centre du hangar.

***

— Au final, j’ai passé le plus clair de mon temps à bronzer dans les Hamptons plutôt qu’à étudier les dossiers envoyés par mon grand-père.

— Ça se voit ! ricana Joachim en désignant du regard la marque de bronzage laissée par ses lunettes sur le visage de Lee.

Un groupe d’adolescents passa devant leur box et l’un d’entre eux s’arrêta brusquement en les fixant d’un air ahuri. Lee baissa aussitôt la tête, apparemment gêné, et remua énergiquement sa paille dans son fond de soda pour décourager le jeune homme prêt à l’aborder.

— Tu… tu ne serais pas… Jonathan Prydington ? bafouilla-t-il en le pointant du doigt.

Lee haussa les épaules en signe d’ignorance et lança un regard gêné vers ses amis. Elysha se redressa aussitôt sur la banquette et répliqua d’un air hautain :

— Tu penses sérieusement qu’il est envisageable que Jonathan Prydington traîne dans un café de « geeks » alors qu’il est à la tête de l’entreprise la plus importante du monde ?

Le jeune homme la regarda en clignant bêtement des yeux et reporta son attention sur Lee.

— Ouais… T’as raison. C’est stupide ! Je t’ai pris pour lui. Tu lui ressembles vachement, tu sais ?

— On me l’a déjà dit, oui, répliqua Lee en masquant son sourire amusé.

— Bon… Désolé de vous avoir dérangés. Bonne journée, hein !

— Pareillement, rétorqua Elysha en le regardant s’éloigner.

Maxine, Lee et Joachim la fixèrent pendant quelques secondes puis éclatèrent d’un rire franc. Elysha haussa les épaules d’un air navré et relança le sujet des vacances de Lee pour couper court aux moqueries. Il poursuivit son récit détaillé de ses meilleurs moments passés aux États-Unis, puis Elysha et Joachim firent de même à leur sujet.

— Et toi, alors ? demanda Lee avec un grand sourire en se tournant vers Maxine.

Elle lança un regard implorant vers Elysha qui lui répondit par une moue à peine perceptible.

— J’ai fait tout un tas de trucs avec ma mère, mentit-elle. J’ai été très occupée… Elle s’est mise à la poterie, en fait. C’est plutôt cool.

L’habituelle clairvoyance de Lee commençait déjà à lui faire froncer les sourcils quand son téléphone se mit à sonner dans sa poche, coupant net la conversation et évitant ainsi à Maxine d’étoffer son pathétique mensonge. Il sortit la fine plaquette sur laquelle le visage de son grand-père s’affichait en hologramme, sévère et fermé, comme à son habitude.

— Excusez-moi, murmura-t-il.

Il quitta le box et s’éloigna vers l’entrée du café pour prendre l’appel.

— On dirait que les vacances sont finies pour lui, soupira Joachim en l’observant par-dessus son épaule.

Lee les rejoignit quelques minutes plus tard, apparemment contrarié.

— Je dois vous laisser. Mon grand-père a envoyé un chauffeur pour venir me récupérer.

— Ah… Il t’a fait réimplanter ce machin dans le bras, alors ? lança Joachim avec un air passablement dégoûté.

— Certainement pas ! s’offusqua Lee. Dorénavant, il devra s’habituer à me demander où je suis. J’y vais. À bientôt !

Maxine, Elysha et Joachim le saluèrent et Lee fila vers le Tube.

— Tu avais besoin de parler de son mouchard ? s’indigna Elysha.

— Ben quoi ? Je n’ai rien dit de mal, si ?

Maxine détourna le regard vers la grande horloge qui surmontait le comptoir du Rock Café et sentit un frisson glacé lui parcourir la nuque.

— Oh non… J’ai oublié la clinique !

Elysha et Joachim cessèrent de se chamailler instantanément et regardèrent Maxine avec cet air navré qu’elle leur détestait.

— Je vous laisse, dit-elle en bondissant hors du box.

Elle entendit la voix de Joachim lui souhaiter bon courage au milieu du raffut habituel que faisaient les clients du Rock Café et s’engouffra dans le Tube au pas de course.